18 janvier 2016 ~ 0 Commentaire

Sur les trottoirs

Maria attendait dans le froid. Depuis combien de temps, elle ne le savait même pas. Le nez enfoui dans son écharpe en laine, elle piétinait, tentant vainement de se réchauffer.
La peau de ses mains la faisait souffrir et malgré l’obscurité, elle distinguait les premières gerçures que le gel avait creusées sur ses paumes. Ses phalanges étaient gelées et elle était maintenant incapable de les plier. Les mitaines n’avaient servi à rien, si ce n’est lui faire croire qu’elles l’aideraient à supporter le froid. Elle se racla la gorge et cracha une boule jaunâtre sur le bitume.
Une cigarette… A cet instant, elle aurait juste voulu une cigarette. Elle avait fini son paquet en arpentant le trottoir, comme un remède à sa solitude. Elle regarda les mégots par terre, cherchant celui qu’elle n’aurait peut-être pas fini complètement. Mais il n’y avait que des filtres écrasés, pas un semblant de tabac froid à rallumer.
Malgré la douleur, le gel et son cœur inquiet, elle restait là, à attendre. Elle observait attentivement chacune des voitures qui s’approchait, ralentissait devant elle, et qui ce soir, repartait aussitôt. Maria soupirait, d’ennui mais surtout de peur. Elle travaillait de moins en moins depuis plusieurs mois et les représailles lorsqu’elle rentrait sans un rond étaient rudes. Cela ne changeait rien aux jours suivants, au contraire : les clients évitent toujours les putes aux yeux défoncés et aux bleus marqués sur les poignets.

Maria n’avait que 29 ans mais en paraissait 15 de plus. Maigre, le regard livide et les traits tirés, de nombreuses rides qui marquaient son visage et creusaient ses traits jours après jour, elle n’attirait plus les clients.
Elle savait que Diego la frapperait de nouveau à son retour. Elle revivait chaque nuit la même bastonnade en bonne et due forme, lorsqu’après plusieurs heures d’attente, frigorifiée et humiliée par les insultes de jeunes imbéciles ou de vieillards dégueulasses, elle finissait par céder et rentrer à l’hôtel. Elle y louait une chambre miteuse, à un abruti qu’elle payait par ses services deux à trois fois par semaine, en fermant les yeux pendant que le porc s’activait en l’insultant à chaque coup de rein. Mais ce n’était rien comparé à ce que Diego était capable de faire.
Elle trembla un instant en imaginant les coups s’abattre sur elle et pensa, furtivement, comme elle le faisait chaque nuit dans sa solitude, à partir, fuir, changer de vie, disparaître…
Puis, apparaissait le visage de Manuel, angélique, souriant : il était l’arme de chantage qu’utilisait ce connard. Alors Maria se résignait chaque jour pour que son fils puisse vivre.

Elle avait souvent pensé mettre fin à ses jours, lorsque les violences devenaient insupportables, mais avait toujours fini par renoncer par amour pour ce môme qui ne l’avait jamais appelée maman. Par amour pour sa famille aussi, restée au pays, et que Diego menaçait constamment avec cynisme.
Elle savait qu’il était capable de mettre ces menaces à exécution. Tout comme elle savait que, tôt ou tard, il déciderait de se passer d’elle, de manière radicale sans aucun doute. Les clients ne voulaient plus de ce sac d’os chargé d’héroïne, qui menaçait de claquer à chaque baise. Des dizaines de gamines en chair, aux seins à peine formés arrivaient chaque jour sur les trottoirs de la ville. Pour les anciennes, la fin était la même : condamnées à travailler de moins en moins, jusqu’à ce que le « protecteur » décide de mettre un terme au contrat, employant diverses méthodes pour cela. La seule constante était la violence, la haine, les insultes et l’humiliation qui l’accompagnaient. Avec Diego, cela pouvait aller plus loin.

Maria frissonna de nouveau. Cette fois-ci, c’était l’héroïne. Il devait être trois heures du matin. Le manque commençait toujours à se faire sentir vers cette heure-là. Ça allait encore, elle pouvait attendre, et mieux valait pour elle de ne pas s’éloigner. Diego et ses rondes étaient aléatoires : il fallait être soit sur le trottoir, soit avec un client. Mais surtout pas en train de se défoncer. Elle avait commencé l’héro alors qu’elle pouvait encore la payer avec ses passes. Mais ces derniers temps, le type qui la fournissait avait trouvé un arrangement. « Donnant Donnant » lui avait-il dit. Elle acceptait d’être filmée, pendant que des dizaines d’hommes se la passaient comme un sac et ne cherchaient qu’une chose : lui faire autant de mal que possible. Lorsqu’elle sortait de ces lieux sordides, elle n’avait que le shoot en tête. L’engrenage de sa misère.

Plus personne ne viendrait dans ce quartier désert maintenant. Les habitués étaient déjà tous repartis en embarquant des filles à peine majeures. La plupart ne connaissaient même pas un mot de la langue du pays.
A présent, les seuls hommes qui passeraient seraient des ivrognes cherchant à négocier le prix de la passe, des étudiants rentrant de soirée se défiant les uns les autres pour demander les tarifs de groupe ou encore des pervers qui se branleraient dans leur voiture en observant les femmes sur le trottoir. Maria soupira d’impatience et reprit ses allers-retours cadencés sur le bord de la route en se frottant les mains. Rien n’y faisait, elle mourrait de froid et le vent glacial saisissait sa poitrine. Elle resserra autour d’elle le col de fausse fourrure élimé et accéléra de nouveau ses pas.

Elle ralentit peu après en entendant le bruit d’un moteur qui se rapprochait. Elle guetta attentivement la provenance : c’était de son côté. Elle était seule à présent sur ce trottoir. Les autres filles avaient trouvé client ou s’étaient résignées aux coups violents du proxénète, toujours mieux que le froid.
Mais Maria, même si elle ne craignait plus vraiment les gifles, aurait au moins voulu un billet ce soir. Pour la drogue surtout. Pour son fils aussi. Elle se passa les mains dans les cheveux pour tenter de leur donner du volume et s’approcha du bord de la route pour inciter le conducteur à ralentir.
Mais lorsque la voiture sortit du virage à vive allure, le chauffeur n’eut pas le temps d’éviter la femme qui s’était avancée au milieu de la route.
Il la frappa de plein fouet.

Maria était arrivée de Roumanie à 17 ans, avait rêvé de mannequinat avec ses jolies jambes et le sourire communicatif que son fils avait hérité d’elle. De ce pays d’accueil qu’on lui avait décrit comme le paradis, elle n’avait vu que des trottoirs, des chambres sales et bien trop d’hommes violents.

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