21 avril 2016 ~ 0 Commentaire

L’Autre

L’Autre

A chacune de leurs rencontres, le môme baissait la tête, acquiesçait, se taisait. Il n’avait pas à tergiverser : le regard froid de l’Autre était parfaitement clair. Le gamin ne comprenait pas tout ce qu’il entendait, mais savait surtout qu’il n’y avait aucune alternative, qu’il devrait obéir.
Il n’aurait pas à réfléchir. Il deviendrait les bras, les doigts, les poings de celui qui, à quelques mètres de lui, parlerait. C’était tout. Facile. Presque. Juste agir.
La cave était humide, à peine éclairée. Les murs suintaient. On entendait des crépitements, une batterie au sol qui finissait de se charger.
Un type avait été installé dans la pièce. Menotté à une chaise, le visage déjà tuméfié. L’arrestation avait été violente. Il avait été tabassé comme une carne, alors qu’il n’opposait aucune résistance. Mais il fallait le mettre en condition, obtenir des informations rapidement.
Le gamin était donc là, face à ce type qui haletait, la tête trop lourde penchée en avant. Il attendait, les mains moites, anxieux. Le temps que l’Autre arrive. Cinq minutes de silence, où les gouttes de condensation tombaient en rythme, comme un métronome. Et Il entra. Le visage inexpressif, comme à l’accoutumée. Il jeta un œil dégouté au type sur sa chaise, puis hocha la tête. Le môme croisa ce regard sûr, presque serein, lui rappelant immédiatement qu’il n’avait pas à s’inquiéter. L’Autre savait. Il devait se fier à Lui.
-Au boulot.
Voilà. On y était. L’Autre s’était assis au fond de la cave, en face du type, mais à bonne distance. Sa voix profonde résonna, presque caverneuse, lorsqu’Il prononça ses premiers mots. Un frisson incontrôlable parcourut le type. Le gamin aussi.
-Il va falloir que tu nous dises. Ce qu’il se prépare… qui sont tes complices… où est la planque… on va y passer la journée, la semaine s’il le faut.
La tête du type hocha sans se relever. Pas un mot. Juste un grognement. Qui signifiait clairement « allez-vous faire foutre ». L’Autre se tourna lentement vers le gamin et lui présenta de la main le gars sur sa chaise. A toi l’honneur.
La puissance des prunelles noires qui le fixaient ne permettaient ni doute, ni recul.
Le môme avala lentement la boule amère coincée dans sa gorge. S’approcha. Jamais il n’avait eu à frapper un homme… Encore moins à tuer. Mais refuser, c’était mourir soi-même. Alors il respirait, profondément, essayait de ne plus penser.
Il entendit l’Autre dire :
- Relève-lui la tête.
Le môme attrapa les cheveux du type, et tira délicatement en arrière. L’Autre se mit à brailler :
- Sois un homme connard, ou tu prends sa place !
Une respiration profonde, et d’un coup, il frappa le menton du type, un uppercut violent qui bascula brutalement sa tête. L’Autre eu un sifflement admiratif : le petit avait enfin assimilé…. Le gamin voyait maintenant les yeux exorbités du type, fixés sur le plafond de la cave. Il devait éviter ce regard, ou il ne pourrait jamais continuer…
-La planque ?
Cette fois, le type bougea, fixant l’Autre qui venait de hurler. Et il nia de la tête. Le gamin sentit ses tripes se tordre ; il imaginait déjà la suite.
-La tenaille russe. Deux doigts à chaque main. Je te laisse choisir lesquels.
Le môme était livide. Ses mains tremblaient, son corps entier était pris de soubresauts. Jamais il ne serait capable de faire cela. Le regard que lui lança l’Autre le glaça. S’il refusait, il subirait le même sort que le type. Voire pire… une douleur vive, violente, traversa son corps.

Il devait oublier.
Oublier qu’ils étaient tous de la même espèce. Oublier qu’il ignorait pourquoi il fallait questionner ce type. Oublier qu’il était prêt à torturer pour survivre. Oublier que son Dieu lui interdisait de faire couler le sang. Oublier qu’il avait prêté allégeance à l’Autre, assis là-bas à l’abri des éclaboussures…
Il tendit la main vers la pince coupante. Elle pesait une tonne.
Le type le regardait, des yeux brillants de peur et d’angoisse. Il venait de se pisser dessus. Le gamin regarda le visage impassible de l’Autre qui l’encouragea d’un signe de tête.
Lorsqu’il prit sa main, le type se mit à se débattre de toutes ses forces, hurlant à plein poumons. La chaise, boulonnée au sol, ne bougeait pas mais le môme s’écarta, incapable de contrôler cet animal sauvage. Il chercha l’Autre de ses yeux complètement paumés, attendant de l’aide, mais c’est de la violence pure qui transpirait de cet homme. S’Il se levait pour intervenir, le gamin se savait mort.
Alors il fit volte-face, et frappa le type avec le plat de la tenaille. Il vacilla, au bord du KO, et le gosse profita de cet instant pour attraper solidement la main.
Une respiration, et la tenaille se ferma la seconde suivante sur le pouce, coupa, entailla. Mais se bloqua. Il entendit des craquements. Le sang coulait. Mais ce foutu os refusait de céder. Il finit par utiliser ses deux mains, alors que le type, incapable de bouger, hurlait de douleur. La force était suffisante maintenant. Le pouce tomba à terre. Et le môme se mit à gerber. Il ne pouvait pas oublier. Il ne pouvait plus croire quand on lui disait qu’il était du «bon » côté. Il continua à vomir, lâcha la tenaille.
Il ne se rendit même pas compte lorsque le silence revint. Le type était dans les vapes. Et l’Autre le regardait comme s’il était un abruti.
-Je ne peux pas continuer… murmura-t-il.
Alors l’Autre, se redressant sur sa chaise, le regarda sans ciller. Il attendit quelques instants. Et répondit, en articulant lentement :
-Ta mère et ta sœur… penses-y…
Le gamin se raidit en finissant de cracher la bile qui collait à sa langue.
Il venait de comprendre qu’il avait été trompé : l’Autre, cet être empli de cruauté, n’avait jamais pu détenir la Vérité. Pourtant, il se baissa avec lassitude et récupéra la tenaille tombée à ses pieds.
Et reprit sa besogne.

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